Bien qu'il ne soit pas dans mes habitudes de vous livrer mes sentiments sur mes activités quotidiennes, je vais faire une entorse à mon règlement ce soir...
Il me faut tout d'abord planter le décor.
Nous sommes jeudi, début d'après midi. Il est 13 heures. J'ai rendez-vous avec de nouveaux tutorés. Qui s'avèrent être de nouvelles tutoréEs.
Durant le 1er semestre, j'ai pu faire quelques séances de tutorat avec des étudiants de 1ère année, VOLONTAIRES. Ils étaient peu nombreux. En réalité c'était quasiment le désert. Mais ils étaient
très motivés et n'hésitaient pas à nous poser de nombreuses questions et à nous faire part de leurs appréhensions. L'ensemble des tuteurs étaient regroupés dans la même salle, ce qui permettait un
échange, une mixité des conseils qui est toujours la bienvenue.
Ici, changement de décor. Le tutorat est désormais obligatoire pour tous les étudiants qui ont eu entre 8 et 10,5 de moyenne au 1er semestre. Chaque tuteur a en charge un
effectif de 7 étudiants qu'il gère dans une salle particulière. Me voilà donc, à l'horaire prévu, à la porte de ma salle de tutorat, seule. Quelques camarades de
promo ont pris la fuite. Par peur de se retrouver seuls avec des 1ères années, ils ont décidé de ne pas venir. Comme je souhaite être Maître de conférences, je suis
rationnelle. Je dois en passer par là. Pour confirmer ma vocation. Me prouver que je suis capable de gérer un petit effectif, de faire quelque chose de bien avec
eux, leur apporter un petit plus. Car, si j'ai choisi l'enseignement, c'est parce que j'ai envie de transmettre un savoir, de partager ma passion,... Bref, j'essaye
d'arriver assez sereine pour cette épreuve du feu. Je récupère les étudiantes d'une de mes camarades portées disparues. Je me retrouve avec un effectif de 5 étudiantes. Le compte n'y est pas.
Je commence par me présenter. Je leur explique en quelques mots les modalités du tutorat pour ce 2nd semestre : 2 séances obligatoires. Je leur annonce d'emblée que je m'engage, si elles le
souhaitent à continuer le tutorat jusqu'à la fin de l'année. En réalité, rien ne me ferait plus plaisir. J'aimerais poursuivre l'aventure jusqu'au bout. Mais je ne me fais pas d'illusions. Ces
jeunes filles considèrent le tutorat comme une punition pour ne pas avoir décrocher leur 1er semestre. Elle ne le voient pas comme quelque chose qui peut les aider à corriger les
imperfections.
J'essaye d'identifier leurs problèmes, de comprendre qu'est-ce qui leur a posé difficulté durant la 1ère partie de l'année. Et là, je suis confrontée à un premier problème : le
mutisme absolu. Je pose une question et on ne me répond pas. J'entends mes propres mots résonner dans la salle. Je tente donc une approche biaisée. Je pose des questions par lesquelles
elles peuvent répondre par Oui ou par Non. Quelques-unes hochent la tête. Victoire. Je serais au moins arrivée à leur soutirer quelques informations. Je constate que sur les 5 étudiantes qui sont
face à moi, 3 sont des redoublantes. A force de persuasion, j'arrive à obtenir un aveu, 2 d'entre elles m'avoue que la cause possible de leur échec serait un manque de travail.
Je passe le reste de l'heure à leur prodiguer des conseils. Des conseils qui me semblent pertinents. Pertinents selon moi. Mais pour elles ? Comment savoir ? J'essaye de communiquer
désespérément, vainement. Une simple question sur la méthodologie me retourne, sans réponse. C'est difficile. Je m'accroche. Mais je le prends comme un échec. Est-ce ma
faute si je ne suis pas arrivée à instaurer un lien de confiance avec mes tutorées ? Vais-je parvenir à effacer l'aspect "sanction" de ce tutorat ? Autant de défis à relever. Il
ne me reste plus qu'une séance pour leur donner envie de poursuivre l'aventure avec moi. L'épreuve me semble impossible à remporter. En tout cas, une chose est sure, cette méfiance m'a donné plus
que jamais l'envie de les aider. Cela a ravivé ma combativité. Je vais faire de mon mieux. Car celui qui ne veut pas être aidé, ne le sera pas. Mais si, avec un peu
d'insistance, j'arrive à obtenir un quelconque résultat, ce sera déjà ça. L'ennui c'est que je manque de temps. Mais pas d'acharnement.
Il a été convenu après de nombreux tatonnements, que la semaine prochaine, chacune apporterait un travail qui lui a posé difficulté au cours de la semaine : une dissertation, un commentaire
d'arrêt, un commentaire de texte,... et que nous essayerons d'identifier les difficultés de chacune.
En fin d'heure, un miracle se produit. Même si le procédé est un peu agressif, l'une d'entre elles me pose une question. La réponse que je lui apporte semble ne lui convenir qu'à moitié. Je
lui demande de m'apporter un exemple, la semaine prochaine, afin de rendre les choses plus concrètes.
Ce qui me pose souci également, c'est qu'aucune d'entre elles n'était venue dans l'idée d'en retirer un quelconque bénéfice. C'était juste "obligatoire" pour elles.
Comme pour détendre l'atmosphere, juste avant qu'elles partent, je leur glisse un : "Je ne mords pas". Une esquisse de sourire se dessine sur quelques visages.
Auraient-elles compris que j'ai autant la trouille qu'elles de mal faire ?
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